Philosophie

Le syndrome d’Achille ou la faiblesse d’aimer

Akhilleus_Patroklos_Antikensammlung_Berlin_F2278

Achille pansant Patrocle, kylix d’Étrurie à figures rouges du peintre de Sôsias,

vers 500 av. J.-C., Staatliche Museen de Berlin.

Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Achille

La Boétie et Montaigne ont inspiré le modèle des amitiés véritables.

« Parce que c’était lui ; parce que c’était moi »

Montaigne, Essais, 1-28

De quoi s’agit-il exactement ?

Les perceptions respectives de ces deux célèbres amis vont de la « servitude volontaire » pour La Boétie au mélange et à la confusion des âmes de deux êtres qui efface la couture qui les a jointes pour Montaigne.

En amitié, point de tyrannie car «le tyran n’est jamais aimé ni n’aime». L’amitié est une affaire «de gens de bien» qui se fonde sur une estime mutuelle, la connaissance que chacun a de l’autre, de son intégrité en termes de «bon naturel, de la foi et de la constance».

En cela, elle est «servitude volontaire» pour La Boétie.

Mais elle puise sa force singulière dans un mélange des âmes allant jusqu’à la confusion totale de l’une et de l’autre.

Quel discours peut exprimer la particularité de cette force médiatrice ?

Rien si ce n’est le hasard d’une rencontre qui révèle une proximité spontanée.

Il n’y a pas de loi générale ni de place au commerce des sentiments dans une relation d’amitié.

«L’amitié est un nom sacré, une chose sainte» (La Boétie) qui est mue par une «force inexplicable, une ordonnance du ciel» (Montaigne).

Pouvons-nous encore aujourd’hui construire un monde où l’amitié « pure » a sa place ?

L’injonction d’une vie numérique s’impose de plus en plus dans tous les compartiments de nos vies suivant le cours d’une «timeline» sur Facebook par exemple qui biaise nos identités réelles.

Là où nous rêvions de nous connecter d’une manière nouvelle en espérant que la technologie produise «une illumination», nous retrouvons ce que Danah Boyd appelle «une complexité de pratique» qui ressemble au «bordel de la vie quotidienne».

La technologie n’est pas neutre mais reflète notre société.

Dérouler sa vie, ses pensées, ses émotions, ses sentiments sur les réseaux sociaux c’est donner de l’information en continu avec l’incertitude «quant à la façon dont elle est utilisée et par qui».

Les réseaux sociaux sont l’interface d’un «monde de prédiction» où l’on s’expose aux jugements des autres sur la base de données.

L’enjeu réside dans l’usage de ces technologies en s’assurant que les gens comprennent ce que font de tels systèmes socio-techniques pour qu’ils puissent au besoin les contester.

Facebook rend-il nos amitiés plus fortes, plus sincères, plus pérennes ?

Facebook traduit-il une technologie d’espérance ?

S’agit-il de « mieux comprendre les autres ou de mieux les manipuler ? »

Les applications du futur immédiat proposent à l’instar du correcteur orthographique dans l’e-mail d’apporter un « correcteur comportemental » qui permettrait comme le fait Crystal Knows de traduire nos propos selon la personnalité de notre correspondant.

Pour ce faire, le système collecte des informations sur les gens avec qui l’on communique sur les réseaux sociaux et établit un profil selon le modèle des cinq facteurs de la personnalité : tendance à l’extraversion, au névrosisme, à l’agréabilité, à avoir un caractère consciencieux et à l’ouverture à l’expérience ».

Les outils de profilage comme Crystal Knows questionnent le rôle des profils psychologiques automatisés, s’agit-il de mieux comprendre les autres ou de mieux les manipuler ?

A l’évidence, ce type d’outil n’a pas pour seul objectif l’empathie.

Dans notre avenir connecté, les réseaux sociaux et leurs outils devront dépasser la « malédiction de la connaissance » dénoncée par le psychologue Steven Pinker en nous aidant à mieux comprendre les autres en stimulant notre empathie et en nous aidant à mieux nous adresser à eux. Mais le revers de cette même compréhension est qu’elle nous permettra d’aller plus en avant dans le « rôle social de l’argumentation » et donc dans la manipulation.

En termes d’amitié sur les réseaux sociaux, il faudra veiller à tendre vers ce que La Boétie appelle « l’équalité » c’est-à-dire un rapport d’égalité sans aucune domination de l’un sur l’autre.

Tout déséquilibre ferait courir le risque de voir surgir une rivalité mimétique entre le modèle (le tyran chez La Boétie) et son imitateur (l’esclave chez La Boétie) que Girard définit comme «un processus de feedback positif qui sécrète en grandes quantités la jalousie, l’envie, la haine».

Dès lors l’idéaltype de l’autre est son acceptation inconditionnelle.

Accepter l’autre dans sa singularité

Si les réseaux sociaux peuvent s’avérer utiles c’est en créant les conditions qui sont favorables à la croissance de l’expression de l’autre en tant que personne distincte dotée de qualités propres (Carl Rogers).

En effet, Carl Rogers souligne que «chaque individu est unique, il détient au plus profond de lui sa propre vérité ; sa vie et le tracé potentiel de son chemin, qu’aucune science du psychisme ne peut enfermer. Il peut accéder à ses ressources s’il se sent compris, accepté, non jugé.»

Or, le risque inhérent à la compréhension de l’autre est que cette compréhension ne me fasse changer. L’homme a peur du changement.

L’amitié, c’est l’expression de la vie…

Le meilleur de la vie réside dans un processus d’écoulement, de changement où rien n’est fixe. « Le continuum le plus significatif de la vie des individus se développe à partir d’un point fixe vers le changement, à partir d’une structure rigide vers une fluidité, à partir d’un état de stabilité vers un processus évolutif» (Carl Rogers).

L’amitié est de la sorte un apprentissage partagé suivant un processus de formation permanente.

Seule une communication interpersonnelle véritablement partagée concourt au développement personnel des individus de sorte que leurs liens avec les autres personnes se renforcent.

Il faut ainsi accepter la franchise de l’altérité dans une relation amicale même si celle-ci est parfois brutale car elle est aussi vitale.

Il faut laisser s’exprimer l’autre en toute vérité et toute humilité.

Car comme le dit Hobbes : «le vrai et le faux sont des attributs de langage, non des choses. Et là où il n’y a pas de langage, il n’y a ni vérité, ni fausseté» (Léviathan, chap. 4, trad. G. Mairet, Folio, Essais, p. 1 à 2).

La vérité du langage exprime parfois la faiblesse d’aimer.

La faiblesse d’aimer

«Ne cherche pas à m’adoucir la mort, ô noble Ulysse !

J’aimerais mieux être sur terre domestique d’un paysan,

Fût-il sans patrimoine et presque sans ressources,

Que de régner ici parmi ces ombres consumées.»

Homère, Odyssée, Chant XI, vers 488-491 et 538-539

 

Il n’y a que funeste vanité à régner dans le royaume des ombres consumées.

Si la faiblesse est d’aimer d’amour ou d’amitié alors quel beau syndrome d’Achille que de vouloir y succomber en gardant pied sur la terre ne serait-elle que paysanne!

 

Anne-Marie Champoussin

 

BIBLIOGRAPHIE

Alter et ego (Carnet), Franchise, sincérité, honnêteté…, 18 février 2006, URL : http://alteretego.canalblog.com/archives/2006/02/18/1392872.html

De Keukelaere Simon, Présentation de la théorie mimétique de René Girard, URL : http://www.rene-girard.fr/secure/zc/57/2071

Guillaud Hubert, Vers des technologies de l’empathie ?, 11/05/2015, Internetactu, URL : http://www.internetactu.net/2015/05/11/vers-des-technologies-de-lempathie/

Guillaud Hubert, Quel monde construisons-nous ?, le 28/10/15, Internetactu, URL : http://www.internetactu.net/2015/10/28/quel-monde-construisons-nous/

Lefèvre Daniel, « Montaigne et La Boétie : Deux images de l’amitié. », Imaginaire & Inconscient 2/2007 (n° 20) , p. 15-21 , URL : www.cairn.info/revue-imaginaire-et-inconscient-2007-2-page-15.htm

Rogers Carl, La confiance en l’homme, S.O.S. Amitié La Revue, URL : https://www.sos-amitie.com/documents/28042/0/Carl+Rogers/8c2623f9-c9d3-4783-acf6-53af7ba5aeba

Vincent Catherine, « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi », LE MONDE, 21.06.2005 à 13h44, URL : http://www.lemonde.fr/vous/article/2005/06/21/parce-que-c-etait-lui-parce-que-c-etait-moi_664483_3238.html#AhCljhr44AygKlcw.99

Wikilivres, Philosophie/Vérité, URL : https://fr.wikibooks.org/w/index.php?title=Philosophie/Vérité&oldid=452398

Wikipedia, Achille, URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Achille

 

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